L'esprit de compétition est-il soluble dans l'intelligence collective?
Publié le samedi 11 août 2012, 15:03 - modifié le 11/08/12 - COMMUNIQUER - Lien permanent
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Voilà, les vacances touchent à leur fin en ce qui me concerne!
Encore un week-end puis je par étape dans le monde du travail. Je commence par mon mi-temps, aussi je n'ai pas la larme à l'oeil, je sais que je vais y passer de bons moments même si la rentrée promet d'être très chargée! Ensuite la vie associative, puis ....la fac! Cette troisième partie sera plus difficile, car si j'ai hâte de revoir les copines et certains enseignants, l'organisation des travaux de groupe me pèse. En effet, je suis du genre à commencer les travaux dès que j'ai la consigne (au moins au niveau de la réflexion) et hélas je suis à peu près la seule à fonctionner comme ceci.

Le travail en équipe est beaucoup plus simple au travail. L'équipe est mature et nous sommes pilotés dans une optique de réciprocité et de co-élaboration. Nos objectifs sont communs et chacun à un rôle à jouer dans l'atteinte des objectifs. Personne n'aurait à gagner à se mettre en concurrence avec les autres.... à part moi! :) Puisque je suis la seule en CDD! Mais cela me convient. Je monte davantage en compétence et en confiance professionnelle sur le mode collaboratif. Je n'ai pas honte de demander conseil et j'adore partager et transmettre ce que je sais (si on me le demande, bien sûr). Bien sûr le cadre du travail est mieux défini et nous bénéficions d'un réseau interne où chacun sait qu'il peut trouver les infos même s'il n'a pas reçu un mail pour l'avertir. L'Espace numérique de la fac ne permet pas ceci.
A l'université, le co-développement professionnel est promu et même "ingéniéré" à travers nombre de dossiers collectifs (presque tous) mais pour autant il ne semble pas que l'essence de la réciprocité ait été bien compris. C'est à ce sujet que j'avoue que ma stratégie en cours relève davantage de l'adaptation conformiste à un modèle défaillant que du co-développement professionnel. En effet, mon enthousiasme à partager et échanger, s'est vite heurté au mur de l'éreintante non-réciprocité (Merci MAUS) malgré le fait que je me soit fait des amies dans cette promotion!
Je profite donc de ce dernier week-end pour faire un bilan sur le sujet du co-développement professionnel sur un mode "différentiel"....Ma question de départ est la suivante: !!!!qu'est-ce qui fonctionne au travail et ne fonctionne pas à l'université? Et pourquoi?
Ce qui me vient à l'esprit en premier lieu est la maturité (il ne s'agit pas d'âge, puisque l'année dernière, nous avions dans l'équipe deux membres d'une grande maturité qui dépassaient à peine la vingtaine!) Mais il est vrai que tout le monde connaît depuis longtemps le monde du travail, les règles de communication par mail et en direct), donc même si nous ne pouvons jamais éradiquer tout risque de malentendu, malgré tout, l'objectif est commun, et tout un chacun a intérêt à ce que les autres membres soient au courant de tout ce qui se passe en leur absence (salariés comme partenaires extérieurs et collègues stagiaires) afin d'assurer l'harmonisation du suivi des tâches et fonctions afin de satisfaire usagers et partenaires.
De plus, il n'y a pas de rivalités "d'hostilité". Nous sommes des humains, avec parfois des doutes, des coup de mous, mais cela est parlé et ne prend jamais une ampleur démesurée.
A l'université, c'est différent. Chacun fonctionne comme une petite entreprise, anticipant le fait qu'à la fin de cette année, nous serons tous sur le même territoire ou presque, en compétition pour les mêmes postes. Donc, malgré l'illusion groupale, il y a quelque chose de guerrier qui flotte entre nous.
Cela se sent d'autant plus du côté des plus jeunes, qui revendiquent haut et fort leur personnalité "compétitive", sans trop définir ce qu'il y a derrière.
Je me suis souvent dit, peut-être à tort, que ces proclammations étaient un peu comme des rituels destinés à effrayer "l'adversaire" ou à créer un climat d'auto-persuasion.
En effet, les plus compétitifs ont subi des revers narcissiques très forts en fin d'année, mais il semblent prêts à reproduire le même schéma pour cette seconde année.
Quelle forme prend cette compétition?
Une forme affective: être les chouchous des profs. C'est à dire détenir des "informations" concernant l'ensemble de la promotion qu'on serait le seul à avoir eu, sans pour autant dire quoi, quand .... Bref, cela s'appelle "la rétention d'information". Dans le monde du travail, il s'agit d'une stratégie offensive tantôt managériale tantôt dans le but de faire avancer sa carrière au détriment des autres. C'est aussi un item qui a pu être avancé lors de procès pour "harcèlement moral".
Donc, on le voit, ce n'est pas une méthode à privilégier si l'on souhaite oeuvrer à un co-développement professionnel dans une stratégie affichée d'intelligence collective. Il me semble que tout ceci relève en partie de l'inconscient et de la dynamique de groupe.
En effet, je ne suis pas sûre que les collègues qui pratiquent cette méthode avec assiduité aient conscience de l'image qu'elles donnent d'aux: qui voudrait d'un tel tempérament comme employé ou comme collègue de travail? A l'université cela n'a guère de conséquences. Mais qu'en est-il dans une entreprise où les employés ont mieux à faire que déjouer les embûches semés sous leurs pieds par les collègues ou les managers, quand on sait que cela peut arriver à la surcharge cognitive qui participe du désormais célèbre: burn out....
Il s'agit d'un comportement reconnu comme pervers qui pourtant peut être pratiqué par des personnes qui ne le sont pas. Je pense, à l'instar de Mr DUFOUR (la cité perverse), que dans un monde pervers les citoyen qui ne le sont pas sont amenés à déployer des comportements qui le sont). Quel est le monde "pervers" dont je parle? C'est là que je m'éloigne du défaitisme de DUFOUR. Je pense que c'est la situation liée au chômage de crise et à l'hyper valorisation de la compétitivité offensive qui est perverse et pousse à développer des stratégies guerrières inutiles autant qu'innefficientes (l'intelligence collective et le co-développement professionnel sont bien plus productifs et créent moins de mal être: à moins de s'enivrer de l'adrenaline liée au jeu du je contre autrui, c'est du temps perdu).
J'aimerais connaître l'origine de cet état d'esprit et comment il a autant pénétré l'université et séduit les jeunes adultes alors que c'est une performance assez obsolète?
Depuis le début de l'année, s'est instauré une sorte de mini comité scolaire créant une ambiance de collège, un gouvernement un peu fantoche permettant à certains de s'essayer au leadership. Le groupe n'a pas élu de leaders naturels et ce sont donc des délégués par activisme qui assument un intérim non légitimés mais accepté mollement. Il y a aussi les suiveurs essayant tant bien que mal de repérer avec qui il est plus utile d'être "collègue" et de travailler sur des dossiers collectifs (objectif: la meilleure note et combler ses lacune en s'associant avec quelqu'un qui nous complète -je trouve cette logique ma fois assez intelligente il faut dire). Jeux d'acteurs? Comme dirait CROZIER l'institution peut être le cadre sans être le moteur des stratégies personnelles des individus en présence.
Plusieurs choses sont étonnantes: personne ne prête de livres à personne, on ne s'envoie pas de liens pertinents, chacun capitalise son réseau et ses infos, ne communicant que sur des infos banales que tout le monde a déjà. Cela me fait réfléchir à "l'air du temps" propagé par les réseaux sociaux et autres spécialistes de la formatione t de l'éducation, du marketing, annonçant que le réseau c'est "in". S'il est vrai qu'une partie du réseau est investi par tout le monde, certains autres aspects, n'en déplaise aux développeurs d'applications sont mis de côté, notamment les fameux outils collaboratifs.
Est-ce véritablement un "refus de collaborer et de se co-développer"? Peut-être pour certain. Cependant, ne peut-on pas émettre aussi l'hypothèse que la transparence spécifique à ces modes de co-élaboration (qui implique de "montrer", "donner à voir" une partie de soi-ses écrits en cours, ses notes, ses idées,....) peut mettre certains en difficulté?
On a beaucoup parlé de fracture numérique, puis d'e-inclusion, enfin, des usages, mais ne peut-on comprendre aussi que certains publics pourtant diplômés, ayant un mode de vie connecté, choisisse de n'exploiter qu'une partie du réseau et ne consente pas à délocaliser toute leur communication sur le web?
Une des élèves a eu la bonne idée de créer une page facebook afin de mettre des offres d'emplois. Peut-être ce mode fonctionnera-t-il? Il est vrai que tout le monde passe beaucoup de temps sur facebook. Par exemple, comme je rappelais à une collègue qu'elle n'avait pas rempli sa page perso sur le méta-eportfolio déjà réalisé), elle me répondit qu'elle n'avait pas le temps (alors que c'est dans son intérêt et que par ailleurs elle posta ce jour là je ne sais combien de commentaires sur facebook)^^.
Bref, il est évident que le groupe ne s'est pas saisi de l'aspect collaboratif présenté par les outils numériques hormis Gdoc pour rédiger ensemble et à distance les dossiers quand on est en retard! Je ne sait toujours pas pourquoi mais il y a une véritable réticence à profiter des ressources offertes et à accepter ou demander l'aide de l'autre. Car accepter de l'aide c'est admettre qu'on ne sait pas tout!
Quant à participer à un événement collectif, cela se fait dès lors que chacun trouve un intérêt à être vu à tel endroit ou en compagnie de....(en présence des profs, si possible). C'est un peu comme un personnal branding à toute heure du jour et de la nuit. Peut-être est-ce pour certains un mode de survie, un moteur, et pour d'autre un "effet secondaire" de l'auto-suggestion?
Bon bien sûr, je plaisante bien que le sujet soit très sérieux.
Alors que déduire? Suis-je tout simplement trop vieille et trop jugeante, ou bien déstabilisée par des comportements de ceux auxquels je suis habituée? Sans doute, sans doute... ^^Encore que....Nombre de personnes de ma génération fonctionnent très bien avec ces règles d'hyper auto-centration...^^
Pour conclure, en dehors de la question posée du phénomène de protection contre la transparence crée par le travail en réseau cloud collaboratif, qui reste à élucider, je dirai que la compétition a des vertus tonifiantes lorsqu'elle est pratiquée à bon escient et surtout hors du contexte affectif. Cependant, pour cela il faut que ce soit une compétition conduite par le désir d'excellence ou de résoudre un problème, d'atteindre un objectif en se dépassant. En effet, une compétition "par défaut", c'est à dire "contre les autres" ne vise plus la réussite d'un travail mais la destruction des forces vives propre à réaliser ce travail. Rester le dernier en lice car on est le meilleur pour semer la zizanie peut-être gratifiant, sans doute, mais combien de temps avant que le syndrôme de l'imposture n'atteigne le sujet qui pratique cet étrange sport?
Je me demande si à nous imposer de travailler ainsi systématiquement en collectif, nous ne finissons pas par avoir la sensation de voir notre identité d'étudiants diluée dans le consensus: tous les devoirs finissent pas se ressembler) qui nous amènent tous à cherche une plus value, une manière différente de nous valoriser....
Bref, malgré de nombreuses lectures sur la dynamique des groupes et autres sujets tels que la "motivation (LIEURY, FENOUILLET)", "la reconnaissance (HONNETH, CAILLE, RICOEUR, DEJOURS)", "la communication au travail (ZARIFIAN)", la "réciprocité (ENEAU, MOISAN, CARRE)"je me pose encore beaucoup de question sur le choix de ce fonctionnement et sur les choix que le formateur/enseignant peut adopter soit pour contrer le phénomène soit pour le rendre intéressant et stimulant à l'échelle du groupe qu'il manage.... J'en connais qui nous parleront d'éthique, de même que certains managers....Je suis proche de ces gens là.... Mais le manageur/formateur redresseur de tort peut-il compenser les conduites de compétition pathologique sans y perdre lui même des plumes à moyen terme?
Peut-être qu'une petite relecture de CROZIER sur les jeux d'acteurs et une bonne séance d'analyse de pratique pour commencer l'année universitaire serait une bonne idée!^^ Par ailleurs, il va y avoir du changement avec l'arrivée de nouveaux collègues, cela va forcément changer la dynamique et apporter un souffle nouveau même si l'ambiance reste à la compétition! Personnellement mon principe de compétition sera le suivant: donner le meilleur de moi même et profiter des temps où je pourrai me nourrir de savoirs, puis.... me ressourcer par l'action!
Je suis preneuse de toutes pistes théoriques ou exemples concrets pouvant m'éclairer! ;)